Photos prises par Bernard de Litardière

Le dimanche 29 septembre 2013, René Voisin à Ricou, commune de St Martin de St Maixent, lors de la cérémonie en hommage aux deux résistants-normaliens tués au mois d'août 1944

 

René Voisin

           

            Outre ses qualités de grand serviteur de l'Education nationale, René Voisin, récemment décédé, a été un résistant notable.

            Il a fait partie du groupe dit " des normaliens " qui, autour de Saint-Maixent où avait été transférée l'Ecole normale d'instituteurs, ont notamment travaillé à la recherche de renseignements militaires, puis participé aux combats de la Libération.

            A la suite de Paul Drévin ? René Voisin entre au service du réseau Eleuthère avec Rémi Boux, Marc Rainard, René Robin et Paul Veillon.

            Ensemble, ils montent une filière qui collecte, code et envoie à Londres les renseignements les plus importants concernant l'implantation militaire allemande dans la région.

            Les secteurs sont répartis entre les différents normaliens. René Voisin, alias Robert Vanin, est plus particulièrement chargé de la Vendée, et recueille à Fontenay le Comte, la Roche-sur-Yon et Luçon les renseignements concernant les défenses côtières et les mouvements de troupes ennemies.

            Peu avant le débarquement, en mai 1944, le groupe des normaliens se mue en groupe d'action, noyau d'un maquis en cours de constitution, le triangle 16, qui comptera jusqu'à une centaine de résistants, dont nombre de jeunes réfractaires du STO.

            En juillet-août 1944, le triangle 16 organise des sabotages quasi-quotidiens qui vont contribuer au harcèlement qui entoure le départ des soldats allemands et participe à la libération du Poitou.

            René Voisin peut retourner à sa vocation, celle du service de l'Ecole.

Michel CHAUMET

 

Extrait du bulletin n°22 (René Voisin faisait partie de ce groupe de Résistants)

Hommage à Aimé Paquereau 

La mémoire et la fidélité

d’après des documents fournis par Micheline Paquereau et ses enfants, et rassemblés par Jean-François Paquereau, ainsi qu’un témoignage de Claude Morillon.

Les études

            Aimé Paquereau est né à Availles Thouarsais le 30 mars 1923 de parents cultivateurs. Il entre à l'école publique le 2 janvier 1928, « Appliqué - Travailleur - Bonne conduite - Ira loin » dit de lui  son instituteur Roger Billon. Il obtient son certificat d'études primaires à 12 ans, le 21 juin 1935, avec mention Très Bien, en étant premier du canton d'Airvault.

            Il poursuit ses études à l'EPS (école primaire supérieure et professionnelle de garçons) de Thouars, du 1er octobre 1935 au 13 juillet 1940.

            C'est là, à l'internat, qu'il se lie d'amitié avec René Monory (qui appartenait à la promotion précédente) et d'autres camarades ; ils forment un groupe très uni. Celui-ci s'est reconstitué en 1976 et a alors pris l'habitude, malgré d'évidentes divergences politiques, de se retrouver annuellement autour d'une bonne table et en particulier en 1979 au ministère des finances (photo ci-dessous) et en 1997 à la présidence du Sénat.
            Reçu premier au concours, il entre le 1er octobre 1940 à l'école normale garçons des Deux Sèvres alors repliée au collège de Saint Maixent (les écoles normales, mal pensantes aux yeux de Vichy, avaient été supprimées dès la rentrée 1940 par Pétain et le terme de normalien banni) où il devient « élève-maître ». Sa promotion forte de 16 élèves, choisit comme devise   «  Viens donc, viens, il est temps, tardive liberté »  (Lamartine), traduisant l'esprit frondeur dans lequel la promotion arrivait à Saint Maixent. Au fil du temps cet esprit frondeur mûrit et se fortifia jusqu'à se transformer en esprit de résistance, comme ce fut le cas pour Paul Drevin qui s'en ouvrit le premier à ses camarades.

            Aimé a dit, dans son allocution prononcée le 1er juillet 2005 lors des obsèques de son camarade de promotion Gaston Bouchand : « ...Les écoles normales, supprimées par le maréchal Pétain au nom de la révolution nationale, nous nous étions retrouvés exilés au collège de Saint Maixent l'École. Nous faisions figure d'intrus dans un établissement non préparé à nous recevoir. Le contexte nous était défavorable. En réaction, et plus ou moins consciemment, notre groupe avait adopté la tactique du "hérisson" jusqu'à ce que l'on veuille bien reconnaître notre spécificité. Des liens très forts se sont créés entre nous. Soixante ans plus tard, alors que nos parcours ont été très divers, la solidarité interne demeure la règle. »

            Il est bachelier « mathématiques » avec mention en 1943 et major de la promotion.

            Sa quatrième année d' EN se fera au lycée de garçons de Poitiers (collège Henri IV actuellement) en 1943 dans la classe préparatoire Saint Cloud Sciences .

            Lauréat aux concours d'entrée à St Cloud (classé 18ème) et à l'ENSET (école normale supérieure de l'enseignement technique) (classé 5ème), il choisira d’intégrer l’ ENSET dès janvier 1945. Il sera mobilisé le 19 février 1945 à Saint Maixent mais mis en sursis le 15 septembre 1945, il reprendra les cours à partir du 1er Octobre 1945 pour devenir professeur des collèges techniques en juin 1947.

 

La carrière professionnelle

            Il rejoint son premier poste à Pons le 1er octobre 1947. Il obtiendra très vite sa mutation pour Niort, au collège technique (qui deviendra plus tard le lycée technique d’Etat) à la rentrée 1948, il y restera jusqu’en juin 1965, ce qui explique son attachement à cet établissement.

            Aimé s’est marié le 9 août 1947 à Availles-Thouarsais avec Micheline Bigot originaire comme lui de cette commune; ils auront trois enfants, Françoise (1949), Jean-François (1951) et Christine (1957) qui feront des études supérieures à Poitiers, aussi, afin de pouvoir rester près d’eux, il obtient à la rentrée 1965 sa mutation pour le lycée technique d'état de garçons à Poitiers puis à la rentrée 1967 au lycée technique nationalisé mixte commercial. Il donne aussi des cours à l'école supérieure de commerce de Poitiers.


            En juin 1972 il est nommé principal de CES mais au lieu de rejoindre un établissement, il devient  chef de la division « organisation des établissements scolaires » au rectorat de Poitiers le 13 septembre 1972, il gère trois bureaux, « fonction statistique » (collecte informations et études prévisionnelles), « fonction organisation structurelle (application de la carte scolaire, ouvertures et fermetures des sections et options), « fonction gestion des moyens » (répartition des moyens et contrôle de leur utilisation).

            Parmi de multiples tâches, il s'implique plus particulièrement dès 1978 dans la mise en place de la « règle H/E », unité de mesure toujours bien connue de tous les chefs d'établissement. Cette mise en place lui a valu quelques inimitiés ... surtout dans les gros établissements qui étaient auparavant trop largement dotés.

            Ayant atteint l'âge de la retraite, il quitte le Rectorat en avril 1983 avec le grade de proviseur de lycée.

Témoignage de Claude Morillon

            C'est par un bel après-midi de février que nous nous sommes recueillis sur la tombe d'Aimé Paquereau. Il était décédé le 4 janvier à Niort. Ses obsèques avaient eu lieu quelques jours après dans son village natal d'Availles-Thouarsais, alors qu'un « blanc manteau » et un froid rigoureux rendaient la circulation dangereuse, empêchant de nombreux amis de l'accompagner et d'entourer ses proches. Dans le cimetière, accroché à la pente du vallon où s'étale le village, la petite délégation de l'AMOPA conduite par Daniel Brillaud put, ce 18 février 2010, exprimer à son épouse, Micheline, à ses enfants ainsi qu'à l'un de ses vieux et chers camarades de promotion de l'Ecole normale, René Voisin, accompagné de sa femme, tout le respect et l'admiration que nous lui portions, en les assurant de la chaleur de notre amitié.

             Les lignes qui suivent ne sont pas celles d'une notice nécrologique restituant le parcours, exemplaire, de cet homme (on lira cet itinéraire ci-contre). Leur rédacteur n'a pas la compétence pour embrasser une telle carrière. C'est d'une rencontre dont il veut témoigner : si elle fut malheureusement tardive, elle n'en fut pas moins lumineuse. C'est autour de deux épisodes particuliers que cette rencontre s'est faite et qu'une amitié est née, transgressant les générations, mieux les unissant.

            C'est sans aucun doute dans l'enceinte collégiale et conviviale d'une assemblée générale de l'AMOPA que j'ai dû faire la connaissance de monsieur Paquereau... sans que nous le sachions l'un et l'autre. Ce devait être en 2002 ; je venais, quelques mois plus tôt d'arriver – de rentrer – dans les Deux-Sèvres après vingt années d'enseignement dans mon vieux (bicentenaire) lycée angoumoisin. Le lycée polyvalent « Paul Guérin » devait alors constituer la dernière étape d'un trajet pédagogique qui s'achèverait, huit ans plus tard, dans mon département natal.

            Notre première rencontre, en vis-à-vis, eut lieu au cours de l'année scolaire 2003-2004. Un jour que je m'entretenais avec mon proviseur, Jean-Claude Arnal, de l'histoire (celle-ci semi-séculaire) de notre établissement – alors que depuis plusieurs mois nous envisagions, avec une de mes collègues, un projet d'action éducative sur la « mémoire lycéenne » - celui-ci, tout en déplorant comme moi la faiblesse des archives au sein même du lycée, me fit savoir qu'il pourrait me mettre en relation avec un « homme providentiel ». Et je fis connaissance quelques semaines plus tard de l'homme-mémoire !

            L'accueillant au CDI de l'établissement, je fus véritablement saisi d'admiration par la mémoire prodigieuse d'Aimé Paquereau. Il nous parla des débuts de cet établissement, sorti de terre dans la plaine des Fiefs, en tant que collège technique. Nous étions alors au coeur du « baby boom ». Il en fut, à l'ouverture en 1958, un des premiers professeurs, avant de rejoindre Poitiers et d'occuper plus tard au Rectorat de hautes fonctions. Puis il nous inscrivit dans le temps long ce que fut la naissance et le développement de l'enseignement technique dans le chef-lieu des Deux-Sèvres. Ce furent, tour à tour, des portraits d'enseignants, de proviseurs et d'élèves (dont il se souvenait des noms et des carrières entreprises plus tard), des descriptions des conditions d'enseignement et des transformations des lieux qui nous subjuguèrent. La finesse d'esprit et l'humour pétillant donnaient à l'ensemble de ce récit un relief exceptionnel.

            Quelque temps plus tard, il me fit remettre des éléments biographiques qu'il avait réunis sur l'homme Paul Guérin, auquel il vouait une grande admiration, né comme lui dans le canton d'Airvault, et dont l'ascension, tant scolaire que professionnelle, fut guidée par Roger Thabault, son ancien professeur de Lettres à l'Ecole normale de Parthenay. En entendant parler d'Aimé Paquereau dans les années qui ont suivi ou en l'écoutant moi-même, je ne pus m'empêcher de voir une filiation prononcée entre ces trois figures : ThabaultGuérinPaquereau. L'attachement à un terroir, sans aucun doute, une haute idée de l'Ecole au sein de la République et une volonté de promouvoir l'enseignement technique les liaient, une génération portant l'autre.

             Et quand vint, à partir de l'automne 2007, le moment de la préparation intense du cinquantième anniversaire du lycée, nous eûmes recours à ses conseils et son appui : d'un côté, pour retrouver des membres du personnel enseignant et administratif ainsi que des représentants de promotions d'élèves ; de l'autre, pour illustrer la mémoire de celui dont notre lycée porte le nom depuis 1980. Et c'est ainsi que le 28 mars 2008, grâce au soutien qu'il nous avait accordé, nous avons pu accueillir pour l'inauguration officielle, auprès de la présidente de Région, madame Annette Rosa, fille de Paul Guérin, professeure de Lettres accompagnée de son mari, universitaire parisien éminent, spécialiste de Victor Hugo. Ce fut, quelques jours après pour une conférence, un des professeurs du Conservatoire National des Arts et Métiers, prestigieux établissement de recherche et d'enseignement dont Paul Guérin avait été le directeur de 1965 à sa mort en 1974.

            Je revois encore, au cours de ces moments, la joie d'Aimé Paquereau au milieu d'un petit groupe d'amis se retrouvant cinq décennies plus tard sur le lieu de leur fonction, puis auprès de plusieurs « cohortes » d'anciens élèves ; fier, aux côtés des deux derniers proviseurs, de voir son cher « collège technique », devenu lycée polyvalent, vivre cette étape de son histoire. 

            Ce sont sûrement tous ces mois de préparation qui nous ont rapprochés. Et ceci doit expliquer qu'il me demanda, quelques mois plus tard au cours de l'été 2008, de le rejoindre à son domicile, en compagnie de deux de ses amis. Ils souhaitaient me parler, me dit-il, d'une « affaire d'importance ». De cette « affaire », je n'ignorais rien en vérité, car nous nous en étions entretenu brièvement, mais sans mesurer alors ce qu'il attendait de moi ! En effet, l'année précédente s'était interrompue une cérémonie commémorative dédiée, depuis la Libération, à deux jeunes « normaliens ». Paul Drevin et Paul Veillon furent tués en mission, le 19 août 1944, sur la voie ferrée Poitiers-La Rochelle, en aval de Saint-Maixent. Ils faisaient partie d'un réseau de résistance dès l'année 42, le réseau Eleuthère, et d'un groupe armé, le Triangle 16, à l'été 44 (dont le regroupement clandestin se situait dans le bois de Cathelogne, commune de Saint-Georges de Noisné, canton de Mazières-en-Gâtine).

            En 1940, Vichy ayant décidé la dissolution des Ecoles normales, la promotion 1940-1943 de l'EN de garçons de Parthenay fut déplacée vers le collège de Saint-Maixent. Le major de cette promotion était Aimé Paquereau. La « carte d'échelle » de la promotion, dessinée avec un talent et un humour remarquables par Paul Drevin, représentait chacun des 16 élèves, âgés de vingt ans en 1942, avec une force vitale qui ne peut qu'impressionner (page suivante, Aimé est en haut de l’échelle). Six d'entre-eux s'engagèrent dans l'action résistante : Rémi Boux, Paul Drevin et Paul Veillon qui disparurent en cet été 44, Marc Rainard, René Robin et René Voisin. Deux « normaliens » de la promotion suivante s'y adjoignirent, Camille Lemberton et Marcel Ricard.

            Entrés dès 43 dans une complète clandestinité, ils constituèrent le noyau principal du Triangle 16 tandis que les combats de la libération commençaient. En août 1946, une impressionnante foule – avec les principaux chefs de la Résistance départementale, à commencer par E. Proust-Chaumette et le préfet de la libération R. Hudeley, tous les deux enseignants faut-il le rappeler, et le général Faucher – participa à l'inauguration des deux monuments érigés à Ricou, commune de Saint-Martin de Saint-Maixent,  et à Cathelogne.

            La résonance de cette mort tragique en août 44 avait été considérable bien que souterraine, alors que la fièvre de la libération faisait se côtoyer immense danger et exaltation. Elle l'était encore deux ans plus tard au moment de la commémoration : les discours célébrèrent les valeurs de l'Ecole et de la République et illustrèrent l'engagement personnifié de la jeunesse. Dès lors, à l'initiative conjointe du chef de ce groupe, André Dupuis, assisté de son lieutenant, Camille Lemberton, et des anciens « normaliens » - ils sont devenus instituteurs ou professeurs, principaux, proviseurs ou inspecteur d'académie – chaque premier dimanche de septembre une double cérémonie se déroula sur ces lieux.

            Puis, l'âge ou la maladie, les décès ont éloigné ces dernières années beaucoup des acteurs de ce combat pour la liberté, quand survint en 2007 cette menace de rupture commémorative. Depuis une décennie l'organisation de la cérémonie reposait sur les seules épaules des survivants.

            Il m'a fallu cette restitution préalable des faits, tant je suis désireux de faire apparaître cette deuxième facette de l'hommage que je me dois de rendre à Aimé Paquereau, pour que l'on puisse, je l'espère, saisir ce qui m'est apparu comme un des traits les plus marquants de la personnalité de cet homme : la fidélité à un idéal – de jeunesse et d'éducation – et à des camarades qui avaient mis en péril leur vie parce qu'ils souhaitaient mettre en acte leur idéal de liberté.

            Lui, qui n'avait pas fait ce passage de la résistance de l'esprit à la résistance en acte, lui qui avait pour ses trois camarades disparus une vénération toute fraternelle, lui encore parce qu'il avait été le major de cette promotion de l'EN – laquelle, en 1940, avait pris une devise venue de Lamartine : « Viens donc, viens, il est temps, tardive Liberté » ! - avait manifesté le désir impérieux de se retrouver, depuis une trentaine d'années, avec la majorité des membres de cette promotion et de leurs épouses, aux côtés de leurs camarades résistants devant les stèles dédiées à leurs chers Paul Drevin et Paul Veillon. C'était pour lui, j'en suis persuadé, une dette morale ; pour lui et pour tous ses camarades un devoir moral.

            C'est tout cela que je saisis peu après que je me fus rendu à ce rendez-vous à son domicile niortais. A ses côtés se trouvait René Voisin, 86 ans comme lui, à la gentillesse rayonnante malgré sa fatigue ; René Robin, très affaibli, n'avait pu les rejoindre. Leur émotion était perceptible et je compris bientôt la raison et le sens de leur appel. Monsieur Paquereau s'exprima avec cette force de conviction que nous lui connaissions tous pour me dire qu'il leur était insupportable de penser – après l'interruption de l'année précédente – qu'une rupture mémorielle pût intervenir. Puis il ajouta, en s'appuyant du regard sur son ami René Voisin, qu'ils souhaitaient l'un et l'autre qu'en raison de mes fonctions, de mon histoire familiale qui me reliait à ces événements et de ma proximité géographique avec les lieux, je me saisisse désormais de cette transmission qu'ils considéraient comme une filiation. Ici, on comprendra que je me contente de dire qu'il me fallut refouler l'émotion qui m'étreignit en cet instant.

            Dans l'année qui suivit, nous eûmes tous les trois de nombreuses rencontres. Une chose m'était apparue immédiatement évidente : puisqu'il s'agissait bien de la pérennisation d'une cérémonie publique, seul un relais civique par les collectivités territoriales pouvait y contribuer. Ce fut le sens de l'appel que j'adressai le 6 septembre 2009, entouré d'Aimé Paquereau et de René Voisin, aux élus locaux présents à la double cérémonie. Au cours du trimestre suivant, porté par la confiance qu'ils m'accordaient et en informant  le Conservatoire de la Résistance de Thouars, je pus parvenir à l'aboutissement de cette mission qui m'avait été confiée. Le 4 décembre, à quelques jours de son hospitalisation, j'ai pu faire savoir à Aimé Paquereau que le courrier que j'allais adresser, au nom de ses camarades et de leurs familles, aux onze maires, aux trois conseillers généraux et aux deux parlementaires était en voie d'achèvement. Et si je garde pour moi les paroles qu'il prononça, je ne peux dissimuler ce qu'étaient à la fois son soulagement et sa satisfaction.

            Un mois après, il nous quittait. Le 10 février, c'est en lui rendant hommage que Monsieur René Voisin et moi-même avons tenu à ouvrir la réunion en la mairie de Saint-Martin de Saint-Maixent ; séance qui allait entériner, en présence d'une douzaine d'élus locaux, la sauvegarde de la double cérémonie et réfléchir au sens de la commémoration de la Résistance sur ce petit territoire de notre République.

             Un sentiment m'envahit au terme du récit de cette rencontre : comprendra-t-on qu'au travers de ces deux « moments » singuliers partagés, entre 2003 et 2009, avec Monsieur Aimé Paquereau, j'aie pu percevoir les hautes qualités intellectuelles et morales de cet homme ? Son attachement viscéral à la « chose publique », la rigueur de son esprit d'analyse, comme son esprit de synthèse fulgurant, nous fûmes des centaines à le constater tout au long de sa carrière et de sa vie. De la même manière j'affirme que – nous sommes un certain nombre, je le sais, dans notre association à éprouver cela –, dès que j'ai entendu Aimé Paquereau, je n'ai pu m'empêcher de penser à cette génération de professeurs que nous avons eus dans nos Cours complémentaires, bientôt devenus CES à la charnière des années 1950-1960.

 Oui, nous sommes fiers d'avoir été formés par des enseignants de cette trempe.

 

Extrait du bulletin n° 23

PARRAINAGE D'UN ACTE DE MÉMOIRE

AMOPA79 – COLLEGE DENFERT-ROCHEREAU et LYCEE DU HAUT-VAL-DE-SEVRE

DE SAINT-MAIXENT             

par Claude Morillon, (photos prises le 4 septembre 2011 par B. de Litardière)

            Dans sa séance du 18 mai 2011, la section deux-sévrienne de l'association des membres de l'ordre des Palmes académiques présidée par monsieur l'inspecteur d'académie exprima son désir et sa volonté de s'associer au parachèvement de la pérennisation d'un moment commémoratif lié à la Résistance : celui de la double cérémonie du premier dimanche de septembre se déroulant sur les communes de Saint-Martin-de-Saint-Maixent et de Saint-Georges-de-Noisné.

            Sur les lieux-dits de Ricou et de Cathelogne les 19 et 21 août 44, à l'été de la Libération, furent tués puis inhumés clandestinement deux jeunes résistants, élèves-maîtres de l'Ecole Normale des Deux-Sèvres transférée depuis l'automne 1940 au collège Denfert-Rochereau de Saint-Maixent. Deux ans plus tard, pratiquement jour pour jour, furent inaugurés les deux monuments érigés à proximité des lieux-mêmes du drame : une foule impressionnante, comprenant les plus hautes figures de la Résistance et les plus hautes instances du département, y était rassemblée. L'hommage rendu à Paul Drevin et Paul Veillon, ainsi qu'à Rémi Boux tombé dans le Mellois au cours des mêmes semaines libératrices - tous les trois issus de la même promotion d'élèves-instituteurs dont six entrèrent au sein du réseau Eleuthère et du Triangle 16 -, fut interprété comme le symbole tragique de l'engagement de la jeunesse. Les discours célébrèrent les valeurs de l'Ecole et de la République.

            Dans les décennies qui suivront leurs anciens camarades « normaliens », devenus instituteurs, professeurs, chefs d'établissement, inspecteurs de l'éducation nationale... assumèrent seuls la transmission du souvenir et l'organisation commémorative.

            Et vint, plus de soixante ans plus tard, la menace d'une rupture mémorielle ; ce fut en 2007. La mobilisation des énergies qui se développa durant deux années aboutit le 10 février 2010 à une prise en charge par les deux collectivités territoriales de la double cérémonie. Dorénavant le relais civique était assuré. Pourtant il nous est apparu, les membres de la section AMOPA79 se sentant dépositaires de cette mémoire de leurs aînés disparus à vingt ans parce qu'ils désiraient mettre en acte leur idéal de liberté, qu'une présence manquait : celle de l'institution scolaire.

            C'est pourquoi nous sommes fiers de pouvoir porter et soutenir cette aspiration. Le collège de Saint-Maixent fut, au coeur de ces « années noires », un foyer remarquable de l'esprit de résistance : des élèves en furent et demeurent des exemples, à commencer par les normaliens, ainsi que des enseignants tels que mademoiselle Veillon, Marcel Chichery, Louis Sureau.

            Aussi nous nous réjouissons de l'accueil immédiat et chaleureux que monsieur Alain Meyer, principal du collège, et madame Anne-Marie Borrego, proviseure du lycée, ont réservé à notre proposition que MM. Daniel Brillaud, Inspecteur d'académie honoraire, vice-président de l'AMOPA79 et Claude Morillon, professeur honoraire, leur ont transmise.

            Nous n'hésitons pas à dire que nous serions heureux qu'à l'avenir une délégation d'élèves et de professeurs soit présente, voire intervenante, lors de cette cérémonie, laquelle participe aussi de l'histoire de l'établissement et de la mémoire lycéenne. Et nous serions profondément reconnaissants aux conseils d'administration du collège et du lycée de Saint-Maixent l'Ecole d'accepter cette filiation. Ces deux collectivités scolaires seraient ainsi des gardiennes des valeurs qui traversent les générations et construisent l'avenir. Elles s'appellent la liberté, l'égalité et la fraternité. L'école a pour mission de les édifier. /td>

L'AMOPA79 s'honore de parrainer cette transmission en direction de ces deux établissements scolaires.

 

Extraits du bulletin n° 24

AMOPA section des Deux-Sèvres 

Collège Denfert-Rochereau et Lycée du Haut-Val-de-Sèvre

de Saint-Maixent-l'Ecole

 

Achèvement de la reconstruction d'un moment commémoratif :

mémoire scolaire, figures, valeurs de la Résistance et action éducative

par Claude Morillon (photos Bernard de Litardière)

Le temps de l'AMOPA demeure celui du temps scolaire. On mesurera ici, espérons-le, les bienfaits de cette respiration !

            En effet, entre mai et juillet 2012, a abouti une démarche initiée au dernier trimestre de l'année scolaire 2010-2011 par le bureau de l'AMOPA 79 [merci de se reporter à l'article « parrainage d'un acte de mémoire » in bulletin n° 23 p 13]. Tour à tour, et de manière concertée, Alain Meyer, Principal du collège, et Anne-Marie Borrego, Proviseure du lycée, ont adressé chacun à notre Président Philippe Tiquet, une réponse positive et officielle sous la forme d'une convention liant l'AMOPA à leur établissement saint-maixentais. Le texte de celle-ci souligne d'abord la filiation mémorielle autour de deux figures emblématiques de l'engagement de la jeunesse dans la Résistance, Paul Drevin et Paul Veillon, élèves-maîtres de l'Ecole Normale des Deux-Sèvres ; cette dernière fut transférée dès l'automne 1940 sur décision de Vichy au collège Denfert-Rochereau.

            Les directions du collège et du lycée affirment également par cette convention, et c'est fortement empreint de symbole, la volonté d'être représentées à la double cérémonie commémorative. Dans un avenir proche (probablement dès 2013 et avec l'assentiment déjà acquis des autorités municipales), un glissement de la date, jusque-là traditionnellement fixée au 1er dimanche de septembre, vers le dernier dimanche de ce même mois ou le 1er dimanche d'octobre permettra à une délégation d'élèves d'y prendre part.

            Les échanges que nous avons eus avec des membres des équipes pédagogiques d'Histoire-Géographie, respectivement le 10 mai pour le lycée et le 6 juin 2012 pour le collège en présence des chefs d'établissement, témoignent de l'identité des points de vue, à la fois sur « pourquoi commémorer ? », bien évidemment et, surtout, « pour transmettre quoi ? ». Ces deux établissements ne sont-ils pas liés par une mémoire commune ! Le « nouveau lycée » est l'héritier des générations lycéennes du « vieux collège » Denfert-Rochereau. L'un et l'autre aujourd'hui sont porteurs d'une mémoire « lycéenne et enseignante » de la Résistance, si remarquable et tellement significative dans ce pays saint-maixentais [cf. ci-après l'article consacré aux normaliens dans la Résistance]. Parmi les convictions pédagogiques fortes que l'auteur de ces lignes conserve à l'esprit, il y a celle-ci : la mémoire historique d'un établissement scolaire peut contribuer à la cohésion d'une communauté éducative et ainsi projeter les élèves vers la création, la participation à des initiatives civiques, culturelles autour des valeurs de liberté, de fraternité, d'ouverture sur la Cité et sur le monde d'aujourd'hui.

            Et comment alors ne pas penser que dans un avenir proche, sous une forme ou sous une autre, la devise de cette promotion 1940-43 de l'EN, « Viens donc, viens, il est temps, tardive liberté » [cf. article « Hommage à Aimé Paquereau » in bulletin n° 22 pp 13 à 17], pourrait inspirer des élèves et les conduire vers de telles créations ! On ne peut en douter quand on sait ce que sont déjà les implications de ces deux communautés scolaires tant dans le travail sur « la mémoire et l'histoire » que dans des actions d'éducation à la citoyenneté.

            Et si, parmi nos lecteurs, il se trouve des historiens ou/et des historiens-géographes (sic)... qu'ils soient rassurés ! L'AMOPA 79 n'entend pas promouvoir un enseignement de l'histoire à « pilotage mémoriel », dans lequel l'acte de commémoration répondrait à une injonction, venue de surcroît de l'extérieur. La liberté pédagogique  de l'enseignant est capitale. Mais parce qu'il a la certitude que le local mène à l'universel, le professeur sait qu'à partir d'exemples (des faits, des figures, des lieux) venus de l'espace proche, c'est-à-dire de l'espace vécu – le territoire où il enseigne ! - il peut faire s'incarner ou se matérialiser aux yeux, aux oreilles, à l'intelligence de ses élèves ce qu'est le temps de l'histoire. Ce que Marc Bloch appelait « la chair humaine ». Donner à voir, à entendre et à comprendre ceux qui furent des êtres vivants !

            Quant à l'acte de présence – c'est effectivement faire acte de présence au sens plein de l'expression que commémorer – non seulement de l'institution scolaire mais aussi d'élèves volontaires, il est primordial qu'il fasse sens. La politique de la mémoire appartient, certes, aux élus de la Nation, aux collectivités territoriales. Pour autant la pratique commémorative « sur le terrain » doit correspondre aux attentes des jeunes générations, de telle sorte que la cérémonie puisse leur parler, ainsi qu'à l'ensemble bien sûr de nos concitoyens. Et permettre aux élèves d'exprimer leur créativité, par leurs paroles et leurs gestes, est la condition première de la réussite du passage de témoin entre les générations.

            Les mots qui suivent seront doublement ceux d'une conclusion parce que s'achève ainsi, par cette action de notre section amopalienne, une entreprise de reconstruction mémorielle. Celle-ci est née hors de l'AMOPA, en 2008-2009 [cf. bulletin n° 22 pp 15-16], mais c'est bien le parrainage qu'elle a proposé aux deux établissements secondaires de Saint-Maixent qui constitue le troisième étage de l'édifice. Le premier, vital, fut la prise en charge en 2010 par les édiles municipaux des communes de Saint-Martin-de-Saint-Maixent et de Saint-Georges-de-Noisné de la double cérémonie. La pérennisation était alors assurée. Le second, concomitant, se réalisa autour d'une sensibilisation des élus du pays saint-maixentais et du sud gâtine – trois cantons donc, avec l'appui des deux députés et du Conservatoire de la Résistance et de la Déportation – autour de la pratique commémorative sur ce territoire. Et maintenant, avec ce troisième palier, se trouvent fixés dans la mémoire scolaire de deux établissements des faits et des figures historiques. Ceux-ci et celles-là proviennent peut-être du « local » mais les valeurs qu'ils ou qu'elles illustrent sont d'une portée exemplaire.

            Que soient profondément remerciés la direction, les enseignants et d'ores et déjà les élèves du collège Denfert-Rochereau et du lycée du Haut-Val-de-Sèvre.

            René Voisin, le seul survivant aujourd'hui de ce « groupe de normaliens » (trois furent tués à l'été de la Libération, Rémi Boux ne doit pas être oublié) leur adresse ici, à nos côtés, un salut fraternel et sa reconnaissance au nom de ses camarades.

"Déjà présents, ou représentés, l'an dernier Anne-Marie Borrego, proviseure du lycée, et Alain Meyer, principal du collège, ont assisté à la double cérémonie de ce dimanche 2 septembre 2012, introduite dès cette année par l'intervention de deux collégiens (Arthur V. et Hugo P.). Quatre professeurs des deux établissements saint-maixentais, Estelle Drillaud-Gauvin, Cécile Gaultier, Laurent Couvrat et Benoit Sancé les accompagnaient. Assistait également à la double cérémonie Marie-Christine Bariat, principale du collège de Mazières. Philippe Tiquet, Directeur académique et président de l'AMOPA79 était représenté par Nicolas Paquet, IEN du saint-maixentais. A la veille de la rentrée scolaire, cette présence de l'Ecole fut fortement soulignée par les intervenants. On remarquait dans l'assistance élus locaux et départementaux. Des gerbes furent déposées au nom de Mme la ministreDelphine Batho et du député Jean-Luc Drapeau au monument de Ricou et de Jean-Marie Morisset au monument de Cathelogne.".

        

Les normaliens dans la Résistance

par Michel Chaumet

            Si les instituteurs ont apporté à la Résistance deux-sévrienne un nombre remarquable de ses cadres, leurs jeunes cadets, les normaliens, n’ont pas été en reste. Parmi eux, le groupe dit « des normaliens » tient une place à part en raison de leur engagement et de leur nombre. Regroupés autour de Saint-Maixent où avait été transférée l’Ecole normale d’instituteurs, ils ont notamment travaillé à la recherche de renseignements militaires, puis participé aux combats de la Libération.

Le réseau Eleuthère

            À la fin de l'année 1943, André Dupuis, dit Jean-Claude, employé au génie rural, est recruté par le réseau Eleuthère, et en particulier par Louis Sureau (Delmont), répétiteur au collège de Saint-Maixent, pour faire du renseignement dans tout le département des Deux-Sèvres.

            Pour parvenir à ses fins, il a besoin d'aide. C'est alors qu'il contacte Paul Drevin. Normalien, Drevin appartient à la promotion 1940 et il a obtenu son baccalauréat à la session de juin 1943. Il recrute quelques camarades sûrs qu'il enrôle sous la bannière d’Eleuthère. Ils sont cinq à le rejoindre, à partir de la rentrée de l'automne 1943, dans la recherche du renseignement : Rémi Boux, Marc Rainard, René Robin, Paul Veillon et René Voisin.

            Un peu plus tard, en avril 1944, deux autres compères de la promotion 1941, renforcent les effectifs : ce sont Camille Lemberton et Marcel Ricard. Tous ont le sentiment que «dans la grisaille de l'Occupation, au-delà des études, du sport, des chamailleries d'adolescents et des flirts, il y a des chemins secrets et dangereux où l'on entrait par amitié autant que par conviction». Sous la conduite de Paul Drevin, «intelligent, audacieux, prudent, fraternellement compréhensif», ils montent une filière qui collecte, code et envoie à Londres les renseignements les plus importants.

            Les secteurs sont répartis entre les différents normaliens. C’est ainsi que René Robin , alias Jacques Berger , s'occupe du nord du département avec Bressuire, Thouars et Parthenay, que Marc Rainard, alias Hubert Ledoux, travaille sur Niort et René Voisin, alias Robert Vanin, en Vendée dans les villes de Fontenay-le-Comte, la Roche-sur-Yon et Luçon. D'autres agents sont aussi utilisés pour des missions ponctuelles.

            Les renseignements sont centralisés à Verrière, près de Saint-Maixent chez André Dupuis, qui fait coder par Drevin et Veillon avant leur transmission à Poitiers ou leur remise aux « radios » qui viennent en prendre livraison à Saint-Maixent.

            Les missions de renseignements commandées par le réseau concernent les côtes de Vendée, les aérodromes de Charente, la base sous-marine de La Pallice, les transports de troupes et de matériels, voire les mouvements de bateau de la région du Verdon, sensiblement plus éloignée.

            Ce réseau fonctionne donc avec un nombre assez important d'agents et, à partir du moment où les hommes sont accaparés par d'autres actions, au moment de la Libération, la plupart des liaisons sont assurées par des femmes. On y retrouve, là encore, des normaliennes telles Emilie Rouillon ou Anémone Gaillochet.

Du renseignement à l’action

            Peu avant le débarquement, en mai 1944, le groupe des normaliens se mue en groupe d'action, noyau d'un maquis en cours de constitution. Pour ce faire, les bâtiments de la famille Dupuis, situés à Verrière, commune de Saivres, sont mobilisés pour servir de poste de commandement.

            Il n'est pas encore question d'y établir un maquis fixe et permanent : ce serait une imprudence. Il s'agit plutôt d'un point de ralliement où l'on passe pour recevoir les ordres et constituer des équipes en vue de telle ou telle action.

            Dès ce moment, le noyau initial s'étoffe par la juxtaposition d'un petit groupe recruté par Jean-Claude. Mais l'action est difficile à conduire, tant que l'on ne dispose pas d'armes, ni de munitions ; encore moins d'explosifs et de détonateurs.

            C'est Lemberton qui permet de débloquer la situation. En effet, rescapé d'un groupe Front National de Saint-Maixent décapité par l'arrestation de Charles Coutant en avril 1944, il a gardé des contacts avec les FTP de la Vienne, et en particulier le groupe Maurice de Sanxay. Par leur intermédiaire, il peut donc récupérer du matériel de sabotage.

            Arrive le Débarquement. Tout se transforme au sein du groupe. Le sabotage vient doubler le renseignement. Pour cela, une partie des normaliens part faire un stage au sein du maquis Fernand, installé dans le Mellois, pour apprendre, auprès de Jousseaume (Fernand), le maniement délicat des explosifs et pour rapporter quelques armes.

            Revenus à Verrière (sauf Rémi Boux qui reste avec Fernand et qui tombera au maquis), ils constatent que leur groupe, devenu le triangle 16 et transféré à Couture de Saivres, dans une autre maison Dupuis, bascule de plus en plus du renseignement à l'action militaire et que le poids des «militaires» y est chaque jour un peu plus fort. Le triangle 16 recrute de plus en plus : encore un normalien en la personne de Niveault, mais surtout les six garde-voies de Mazières entraînés par Archambault.

            Enfin, en août, renforcé d’anciens militaires, le triangle 16 a pris son extension maximale en comptant près d'une centaine de résistants, mieux armés et dotés de véhicules récupérés chez les paysans de la région. Beaucoup de jeunes réfractaires du STO sont venus se joindre à ce corps franc particulièrement dynamique. Et le maquis s’est installé dans le fond d’une vallée bien abrité, à Cathelogne.

            On est bien loin du petit noyau des huit normaliens du début de l'année.

Drevin et Veillon, le drame

            Au sein des groupes de résistance, un débat oppose partisans de la prudence et de l'attentisme aux partisans de l'action immédiate. Ainsi, à l'intérieur du triangle 16, son chef André Dupuis et l'un de ses cadres Camille Lemberton sont-ils des adeptes de la prudence, alors que les jeunes normaliens qui suivent Drevin, et qui ont fait leurs preuves dans le renseignement et au maquis Fernand, souhaitent immédiatement lancer des opérations de sabotage.

            Des altercations assez vives les opposent parfois : «Au maquis de Cathelogne, Jean-Claude, avec Lemberton, le commandant Antonin et les adjudants garde-voies Hugget et Archambault s'opposait à Paul Drevin, Veillon et nous (Rainard, Robin, Ricard, Voisin) qui étions partisans de l'action alors que Jean-Claude, obéissant peut-être à des ordres supérieurs était contre. Ce différend rendait inévitable l'écartement de l'adjoint de Jean-Claude, qui était Drevin depuis 1943, au profit d'autres, plus orthodoxes ou plus opportunistes. Drevin en était très amer.»

        Mais, peu à peu, les partisans de l'action immédiate, même désavoués par certains chefs, l'emportent, car progressivement, la situation militaire des Alliés s'améliore et l’aspiration à la liberté se renforce chaque jour.

            Le mois de juillet 1944 et le début août apportent donc leur lot, quasi-quotidien, de sabotages : sabotages de lignes et de matériel ferroviaires, sabotages sur les routes, et coupures de lignes électriques ou téléphoniques.

            Mieux équipés grâce aux parachutages décidés à Londres, certains groupes, dont celui du triangle 16, disposent bientôt de matériel anglais ultrasophistiqué, tel le flog-signal que la simple déformation du rail sous le poids du train suffit à déclencher.

            C'est un matériel performant, mais sensible, que les résistants n'installent pas sans un pincement au cœur : « À genoux sur les traverses, nous dégagions le ballast à la jonction de deux rails, sous les éclisses. Placer la charge explosive, le détonateur et le cordon ne demandait que quelques minutes. Dès la mise à feu, nous filions. À l'abri d'un mur, nous attendions l'explosion avec une certaine angoisse. Elle était brutale, fracassante. On ne s'y habituait pas.»

            Le 16 août 1944, René Robin, accompagné de Paul Drevin, pose un engin explosif à Ricou, près d'Azay-le-Brûlé, sur la voie Poitiers-Niort. L'engin ne fonctionne pas.

            Deux jours après, Drevin, accompagné de Veillon, Michelet et Ricard, retourne à Ricou poser un autre engin à une trentaine de mètres du premier.

            En attendant le passage annoncé de plusieurs trains, Drevin et Veillon, laissant Michelet et Ricard garder le pont, s'approchent du premier engin pour savoir pourquoi il ne s'est pas déclenché.

             Et c’est le drame. Atroce, affreux. Un quart d'heure après le départ de leurs deux camarades, Ricard et Michelet entendent une formidable explosion.

            Deux corps déchiquetés, en lambeaux, gisent de part et d'autre de la voie, plus ou moins loin de la-dite voie. L'un, retrouvé le soir même, enroulé dans une couverture, déposé sur un lit de paille, est veillé toute la nuit par ses camarades de combat. L'autre, caché par une haie, n’est retrouvé que le lendemain matin, en morceaux.

            Images insoutenables, images terribles, qui hantent encore les vivants. Le lendemain, tous deux sont inhumés dans un verger voisin en présence d'Edmond Proust, le chef de la Résistance.